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Extrait du Chapitre 1

Si l’on en croit la légende racontée aux enfants de la Confédération, les vingt-six

sociétaires de la Compagnie des Ours Nains - un par canton - se rendent invisibles.

Soit par la formation d’un halo cotonneux à leur approche, soit, plus prosaïquement, parce qu’ils ont volontairement rompu en visière avec l’homme - mémoire de massacres ayant décimé les leurs, mépris des humains à leur endroit. Sur le plan démographique, leur population demeure stable, dans la mesure où la mort de l’un d’entre eux est aussitôt compensée par l’apparition de son double, au pied levé, selon une régulation automatique. Dès que la dépouille du défunt a été portée en terre, se profile au loin la silhouette de son successeur, aux caractéristiques biométriques en tous points identiques. Seule la taille de leur langue peut varier d’un sujet à l’autre, ainsi que la tonalité de leur grogrements. Les bruitages des représentants des cantons de l’est et du nord étant naturellement plus gutturaux. Réincarnation par l’opération du Saint-Esprit, ou substitution à distance par le Malin ?Le conte laisse planer le doute sur le phénomène. Quelques illuminés, adeptes de la physique quantique - ou du charlatanisme - prétendent même que les vingt-six petits ours seraient capables d’apparaître simultanément en deux endroits différents. D’autres prétendent avoir senti leur odeur boisée, mais en réalité, personne ne les a jamais vus…

 
Plus tard...

L’unique progrès dans l’égrènement monotone du quotidien de Petit Nounours fut la découverte d’une vieille timbale en métal trouvée dans la fosse à purin. Orné de petites baleines bleues émaillées, l’objet un peu désuet - probablement oublié par une troupe de boys scouts - lui fit office de nouvel habitat, à la fois plus protecteur et plus sain que la glaise alentour. L’affaire était pourtant mal emmanchée : handicapé par sa maladresse congénitale, Petit Nounours fit une fausse manœuvre et reçut l’objet sur la tête. Le corps coiffé de cette cloche hermétique, l’ours enfant, terrorisé, manqua suffoquer. Trébuchant sur une branche, il parvint cependant à remettre la timbale à l’endroit et put se fondre dans son logement cylindrique, qu’il garnit de plumes d’oiseau pour enfin s’y blottir. En cas d’intempéries, il lui suffisait de couvrir sa maison d’une grande feuille imperméable. Les jours de fête, Petit Nounours transformait l’ustensile en toupie. Après lui avoir imprimé un fort mouvement giratoire, il entrait en lévitation, par brèves secousses. Instants inoubliables, délicieux frissons et quasi pertes de conscience…

 
Encore plus tard...

À la tombée de la nuit, Petit Nounours tomba en extase : tout là-haut, perdues dans un ciel d’encre, des féeries d’étoiles resplendissantes s’entrechoquaient en ballets virevoltants. Un feu d’artifice scintillant et se démultipliant sans cesse. N’y manquaient que les silhouettes élégantes de danseurs. Parmi ces constellations figuraient Orion et Cassiopée, et bien d’autres galaxies moins famillières, telles la Licorne Ailée ou l’Hippocampe. La Petite Ourse, déléguée par sa supérieure, n’apparaissait qu’en arrière-plan, dissimulée derrière l’un de ses domestiques, vulgaire satellite. Mais la sous-cheffe exercait une réelle surveillance sur ce bestiaire intersidéral, qui allait croissant au fil des heures. Elle déterminait le tour d’apparition des rangées de comètes et réglait leur circulation, évitant de désastreuses collisions.

À minuit, la ronde des étoiles ralentit progressivement pour se figer enfin. Les astres pâlirent, et, leurs cinq branches s’évanouissant, reprirent les allées du cosmos. Vingt galaxies parmi les plus volumineuses se donnèrent alors le mot pour tracer en lettres d’or le nom de Petit Nounours au plus haut des cieux, assorti d’une parole : « Bienvenue à toi, Petit Nounours ! »  …

6, rue d'Alleray 75015-Paris

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