Premier extrait : la mystérieuse origine du Petit Rien


Nul ne saura jamais ni où ni comment Petit Nounours fut conçu.


Dans la stratosphère, où préside la Grande Ourse, divinité tutélaire des ursidés ? (À l’appui de cette thèse, des bancs de semence furent détectés près du lieu de vie du petit ours. Les jours précédant son arrivée, des particules obscurcissaient légèrement d’un voile jaune et sableux son champ d’accueil, et la veille, on assista à leur concentration en une colonne vibrionnante.) Ou fut-il plutôt le fruit des amours d’un couple réfractaire de plantigrades sillonnant jadis les Alpes ?

À moins que cet ours singulier ne fût l’invention diabolique d’un généticien dévoyé, libérée du laboratoire par mégarde ou par volonté perverse d’ajouter au chaos du monde ? (Une perquisition a bien révélé l’existence d’une fabrique clandestine de clones, dont l’antenne principale se trouvait dans une cave aménagée, au Liechtenstein, petite entreprise dirigée par un ex-chirurgien qui fignolait toutes sortes de robots et d’hybrides. Ainsi découvrit-on dans son antre un être humain à la tête greffée sur le corps de l’un de ses semblables.)


Étrange marque de ses origines, le petit ours portait une étiquette rectangulaire rivetée à son oreille droite, ne comportant pas d’autre indication que ses mensurations en chiffres romains, une date antérieure à la naissance du Christ et un logo mystérieux, proche de l’Œil de la Providence de la franc-maçonnerie. Avait-il été fabriqué en usine (un jouet en peluche de taille XXS, avec ses quatre pattes articulées), ou bien était-il la mascotte la plus aboutie d’une organisation secrète transhumaniste ? Pourtant l’animal était vraiment vivant, même s’il ne s’exprimait qu’en de rares occasions. Ses faibles grognements préludaient à des rhumes à répétition se traduisant par des rafales d’éternuements. Mais il n’était sujet à aucune affection virale connue. Ses yeux étaient vascularisés, et un jour qu’il se blessa contre une épine de rosier, quelques gouttes de sang jaillirent.


Ses autres particularités physiologiques étaient suffisamment rares pour être soulignées. Son faciès au museau allongé faisait vaguement penser à celui d’un renard. Une mini-barbichette avait poussé en sa partie inférieure - lui conférant l’aspect d’un vieux sage. Mais le trait le plus remarquable de ce petit mammifère était son pelage, brun-roux, usé précocement, à l’aspect ambigu : était-ce du mohair s’aplatissant puis se désagrégeant lentement avec l’âge, ou une fourrure naturelle aux poils de trop faible densité ? Quant à ses pattes arrière, elles se terminaient en petits pieds plats ovales, munis de griffes qu’il ne sortait sous aucun prétexte, sa gentillesse et son pacifisme naturels le lui interdisant. Mais n’étaient-elles point factices ? Quatre fines lignes en marquaient l’emplacement. L’arme de défense autrefois opérationnelle s’était-elle muée en simple décoration brodée de doigts de fée ?


#roman #extrait #origine

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